Amália, Alain Oulman & Cecília Meireles • Soledad
En 1995, la télévision portugaise diffuse Amália, uma estranha forma de vida, une série documentaire de 5 heures de Bruno de Almeida qui comporte de nombreuses séquences d’archives inédites. Parmi celles-ci, la captation d’une séance de mise en place d’un fado nommé Soledad – poème de Cecília Meireles, musique d’Alain Oulman – dans les studios d’EMI-Valentim de Carvalho à Lisbonne, avec le compositeur au piano. Cette séance avait été organisée – et filmée – par le cinéaste José Fonseca e Costa (1933-2015), qui avait été chargé par la maison Valentim de Carvalho, avant Bruno de Almeida, de réaliser ce film sur la vie d’Amália. Il abandonnera le projet en cours suite à des désaccords avec le commanditaire.
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[Séance de travail entre Alain Oulman & Amália Rodrigues pour « Soledad »]. Extrait. José Fonseca e Costa, réalisation.
Participants : Alain Oulman, piano & voix parlée et chantée ; Amália Rodrigues, chant & voix parlée.
Captation : Paço de Arcos (Portugal), studio Valentim de Carvalho, [1986 ?]
Production : Portugal : Edições Valentim de Carvalho, [1986 ?].
Chanson :
Soledad. Poème de Cecília Meireles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Alain Oulman, piano.
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D’abord très réticente, Amália finit par accepter ce principe d’une séance de travail filmée, dont la vidéo ci-dessus présente un extrait. Dans un article paru en 2009 dans le journal Público le cinéaste raconte ce tournage, le plaçant en 1989 (ce qui ne peut pas être exact, vu qu’Amália chantait déjà Soledad en public lors de son récital d’avril 1987 à Lisbonne). Plutôt 1986, ou tout début 1987.
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Avec mon équipe on avait passé toute la journée à placer les différents équipements de tournage et d’éclairage, à orienter les lumières, à cacher les câbles et à déterminer le mode de fonctionnement des deux caméras pour qu’elles soient le moins visible (ou le plus invisible) possible, autant pour Amália que pour Alain Oulman – qui lui a toujours « enseigné » ses morceaux en les chantant lui-même en s’accompagnant au piano – de manière à éviter la moindre perturbation dans leurs échanges.
Le piano avait été placé exactement au centre du studio.
Alain avait donné à Amália, la veille je crois, le poème qu’elle devrait « apprendre », le magnifique Soledad, de Cecília de Meireles, et il est entré dans le studio une ou deux minutes avant elle, ce qui m’a permis de lui expliquer succinctement comment je comptais procéder (j’avais décidé de tenir l’une des caméras) et à l’arrivée d’Amália les lieux étaient déjà plongés dans la pénombre voulue pour la captation. Elle s’est appuyée au piano, tenant à la main le feuillet avec le poème, Alain a commencé à jouer et à chanter les premiers vers. Amália s’est aussitôt mise à le suivre et très vite, à ma grande surprise, elle « substituait » sa voix à celle d’Alain, comme si elle avait deviné la mélodie et les paroles…
José Fonseca e Costa, Amália e Alain Oulman: in memoriam, dans : Público [en ligne], 31 de Outubro de 2009. Traduction L. & L.
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Alain Oulman ne s’était sans doute pas contenté de donner à l’avance le poème à Amália : il lui avait déjà probablement chanté le fado. C’est ainsi qu’il procédait, comme le montre l’album Ensaios : 1970 publié en 2020. Une version plus longue de la séquence, insérée dans le film réalisé par Nicholas Oulman – fils d’Alain – sur son père (Com que voz, Portugal, 2009) montre d’abord Alain Oulman jouer une pièce de musique, sans paroles, à Amália qui semble émerveillée. Puis il aborde Soledad, informant Amália qu’il avait jugé bon de pratiquer « quelques petites modifications » pour conjurer le risque « d’une certaine monotonie » – ce qui prouve bien qu’elle ne découvrait pas le morceau.
Il commence. Joue l’introduction (Amália interroge anxieusement : « O Alain canta? O Alain canta? » : « Vous chantez ? Vous chantez ? »), chante le premier couplet dont elle répète les dernières mesures, sans les paroles. Désormais elle participe, elle est dans le processus d’apprentissage. L’extraordinaire c’est que dans ces éclats de chant il y a déjà le frémissement du génie. Il vient d’emblée, spontanément. Lorsqu’elle chante à la suite d’Alain Oulman « …sabia o que são palavras » on est pris d’un frisson. Elle sait les paroles, on voit qu’elle les a déjà apprises ; c’est la mélodie qu’elle ne possède pas encore : « E agora ? E agora ? » demande-t-elle (« Et maintenant ? Et maintenant ? ») « …que a vida é toda secreta » chantonne Alain ; elle répète cette bribe, magistralement : c’est déjà en place. Certaines choses, elle n’arrive pas à s’y faire : elle chante certains passages une tierce plus bas que ce que demande le compositeur qui la reprend chaque fois. Elle dit « oui, c’est mieux comme ça » (le fait est, mais plus tard, sur scène, elle s’obstinera dans cet écart). Elle demande : « Fica mal aqui? » « Je me suis trompée ici ? — Non c’était très bien » la rassure Oulman. C’est très bien oui. La voix est plus rauque qu’autrefois, les notes les plus aiguës sont un peu tendues, mais quelle puissance, quelle justesse – quel métier !
Soledad était peut-être la première brique d’un projet d’album réunissant exclusivement des fados d’Alain Oulman sur des poèmes de Cecília Meireles :
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Nous voulons maintenant faire tout un disque d’après Cecilia Meireles, une poétesse brésilienne : Amalia chante déjà le premier, Soledad…
Propos d’Alain Oulman rapportés par Jean-Jacques Lafaye dans : Amália, le fado étoilé, Mazarine, 2000. ISBN 2-863-74319-8. P. 115.
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Ce projet n’a pas abouti, en raison d’un étonnant contentieux de droits d’auteur relatifs à d’anciens fados (contenus dans l’album Com que voz, 1970) composés sur des textes de Cecília Meireles : les royalties en auraient été versés par erreur à une homonyme… En vertu de quoi les héritiers de la poétesse interdisent la publication de toute nouvelle composition d’Alain Oulman faisant usage d’un de ses poèmes.
Ce même contentieux empêche aussi la publication d’un enregistrement studio de Soledad auquel le biographe d’Amália, Vítor Pavão dos Santos, dit avoir assisté.
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Un soir, au studio Valentim de Carvalho à Paço de Arcos, j’ai assisté en personne à l’enregistrement par Amália, toute vêtue de brun, avec une étole de vison car il faisait nuit et froid, de « Soledad », accompagnée au piano par António Pinho Vargas, et c’était magnifique […]. Mais Rui Valentim de Carvalho*, le lendemain midi, en écoutant l’enregistrement, m’a dit avec amertume : « Houla, ce n’est plus la voix de « Com que voz » ! »
Vítor Pavão dos Santos, O fado da tua voz : Amália e os poetas, Lisboa, Bertrand editora, 2014, p. 720. ISBN 978-972-25-2932-7. Non traduit ; traduction L. & L.
*Rui Valentim de Carvalho (1931-2013) était le producteur d’Amália au sein de la maison de disques fondée par son oncle.
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Cet enregistrement reste inédit. Pourtant le contentieux avec les héritiers de Cecília Meireles semble réglé, puisque l’enregistrement public de Soledad a été intégré à une nouvelle édition du récital de 1987 publiée en 2017. Le voici. Curieusement, je trouve cette interprétation moins habitée que celle, partielle et morcelée, de la fameuse séance de travail.
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Soledad. Poème de Cecília Meireles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & Pinto Varela, guitare portugaise ; António Moliças, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique.
Captation de concert : Coliseu dos Recreios (Lisbonne), 3 mars 1987.
Première publication dans l’album Coliseu, Lisboa, 3 de Abril 1987 [nouvelle éd. augmentée] / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2017.
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Soledad est une ville mexicaine. Il y a plusieurs Soledad dans ce pays, j’ignore quelle est celle du poème. Peut-être celle qui porte aujourd’hui le nom de Soledad de Graciano Sánchez, qui comptait 2200 habitants en 1940, date de rédaction du poème.
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Antes que o sol se vá, — como pássaro perdido também te direi adeus, Soledad. |
Avant que le soleil s’en aille — Comme un oiseau égaré Moi aussi je te dirai adieu, Soledad. |
Terra morrendo de fome, pedras secas, folhas bravas, ai, quem te pôs esse nome, Soledad! sabia o que são palavras. |
Pays mourant de faim, Pierres sèches, feuilles sauvages, Celui qui t’a donné ce nom, Soledad ! Savait ce que sont les mots. |
Antes que o sol se vá — como um sonho de agonia, cairás dos olhos meus, Soledad! |
Avant que le soleil s’en aille — Comme un rêve d’agonie, Tu tomberas de mes yeux, Soledad ! |
Indiazinha tão sentada na cinza do chão deserta ai, Soledad! que pensas? não penses nada, que a vida é toda secreta. |
Petite indienne si bien assise Dans la cendre déserte de cette terre Ah, Soledad ! À quoi penses-tu ? Ne pense pas, Car la vie entière est un secret. |
Como estrêla nestas cinzas, antes que o sol se vá, nem depois não virá Deus, Soledad? |
Tel une étoile dans ces cendres, Dieu ne viendra ni avant Que le soleil s’en aille, ni après N’est-ce pas,Soledad ? |
Pois só êle explicaria a quem teu destino serve, sem mágoa nem alegria, ai, Soledad! para um coração tão breve… |
Pourtant lui seul pourrait expliquer À qui ton destin est utile, Sans chagrin et sans joie, Ah Soledad ! Pour un cœur si bref… |
Ai, Soledad, Soledad, ai, rebozo negro, adeus! ai, antes que o sol se vá… |
Ah Soledad, Soledad ! Ah, « rebozo* » noir, adieu ! Ah, avant que le soleil s’en aille… |
Soledad, México — 1940. |
Soledad, Mexique — 1940. |
| Cecília Meireles (1901-1964). Soledad (1940), extrait de Vaga música (1942). . |
Cecília Meireles (1901-1964). Chanson (Nul n’a jamais vu personne), trad. par L. & L. de Soledad (1940), extrait de Vaga música (1942). * Un rebozo est une sorte d’étole portée par les femmes mexicaines. |
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