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Amália • Cantigas numa língua antiga, éd. 2025

22 janvier 2026

Amália Rodrigues (1920-1999)Alfama. José Carlos Ary dos Santos ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare classique.
Extrait de l’album Cantigas numa língua antiga / Amália Rodrigues. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1977.


Quando Lisboa anoitece
como um veleiro sem velas
Alfama toda parece
Uma casa sem janelas
Aonde o povo arrefece.

Quand Lisbonne s’enfonce dans la nuit
Comme un voilier sans voiles,
Alfama* toute entière
Semble une maison sans fenêtres
Où le peuple prend froid.

É numa água-furtada
No espaço roubado à mágoa
Que Alfama fica fechada
Em quatro paredes de água
Quatro paredes de pranto
Quatro muros de ansiedade
Que à noite fazem o canto
Que se acende na cidade
Fechada em seu desencanto
Alfama cheira a saudade.

C’est dans une mansarde,
Espace volé à la tristesse,
Qu’Alfama reste prise
Entre quatre murs d’eau,
Quatre murs de larmes,
Quatre murs d’inquiétude
Qui, la nuit, font le chant
Qui s’allume dans la ville
Enfermée dans sa désillusion.
Alfama a l’odeur de la saudade.

Alfama não cheira a fado
Cheira a povo, a solidão,
Cheira a silêncio magoado
Sabe a tristeza com pão
Alfama não cheira a fado
Mas não tem outra canção.

Alfama n’a pas l’odeur du fado.
Elle sent le peuple, la solitude,
Elle sent le silence meurtri,
Elle a un goût de tristesse et de pain.
Alfama n’a pas l’odeur du fado,
Mais elle n’a pas d’autre chanson.
José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Alfama (1970).
José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Alfama, trad. par L. & L. de Alfama (1970).
* Alfama est un quartier de Lisbonne.

Valentim de Carvalho, la maison de disques historique d’Amália, poursuit depuis des années la republication de l’intégralité de l’œuvre discographique de celle qui fut son artiste fétiche, chaque fois dans une édition remixée, augmentée d’inédits, d’enregistrements de travail et de prises alternatives. Début décembre 2025 c’était le tour de Cantigas numa língua antiga, initialement paru en 1977. La nouvelle édition se compose de 3 CD comptant en tout 74 plages (contre douze pour l’album original) : un monument. L’étonnant est que l’éditeur n’ait rien fait pour sa promotion : pas un seul article de presse, pas même de simple annonce ; pour comble, l’album n’est pas signalé sur son propre site. Il n’est pas présent sur les plateformes de streaming, on ne peut l’acquérir que sous format physique. Un mystère.

Après Com que voz (paru en 1970), Cantigas numa língua antiga (« Chansons dans une langue ancienne ») est le second album d’Amália (et le dernier) entièrement composé par Alain Oulman, lui qui fut responsable de l’inflexion de son répertoire vers des musiques plus sophistiquées que celles du fado traditionnel et vers des textes de grande qualité, voire d’une haute tenue littéraire. Com que voz, album hors pair, marque l’apogée de cette collaboration féconde entamée au tout début des années 1960. Cantigas numa língua antiga, qui recèle quelques joyaux, semble en être la continuation. Même sobriété instrumentale (une seule guitare portugaise, une guitare classique, pas de basse) ; beaucoup de poèmes d’auteurs contemporains, mais aussi de Camões et, pour la première fois, de Bernardim Ribeiro, écrivain de la Renaissance, auteur des Mémoires d’une jeune fille triste. Mais entre Com que voz et Cantigas numa língua antiga il s’est produit un événement extraordinaire, lourd de conséquences pour le Portugal et aussi, d’une autre façon, pour Amália : la Révolution des œillets du 25 avril 1974.

En réalité Cantigas numa língua antiga a été conçu avant la révolution. Cette nouvelle édition, si riche en enregistrements de séances de travail et en prises alternatives, documente la genèse exceptionnellement longue de l’album : sept ans. « On a entrepris par trois fois de faire ce disque » dit Amália, citée dans le livret d’accompagnement (sans date ni source).

Car l’histoire de Cantigas numa língua antiga commence avant même la publication de Com que voz. La première de ces « trois fois » fait sans aucun doute référence à l’ensemble des sessions de travail et d’enregistrement réalisées entre 1968 et 1971 et qui a fait l’objet, en 2020, d’un album de 2 CD intitulé Ensaios : 1970. Voici, extrait de ce recueil, Alfama, enregistré en 1971 :

Amália Rodrigues (1920-1999)Alfama (ensaio). José Carlos Ary dos Santos ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studio Valentim de Carvalho, 1971. Première publication : 2020.
Extrait de l’album 1970 : ensaios / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

Cependant la nouvelle édition de Cantigas numa língua antiga fait découvrir une autre série de sessions de travail et d’enregistrement menées du 7 au 21 novembre 1973, jusqu’ici inconnues. Cette fois – la deuxième, donc – Amália enregistre douze morceaux : Abril et Meu amor é marinheiro (poèmes de Manuel Alegre) ; Alfama, Amêndoa amarga, É da torre mais alta, Meu amigo está longe et Rosa vermelha (Ary dos Santos) ; Malaventurado (Bernardim Ribeiro) ; Nunca ninguém viu ninguém (Cecília Meireles) ; Perdigão (Camões) ; Sete estradas (Armindo Rodrigues) et Verde pino, verde mastro (Alexandre O’Neill), accompagnés par un quatuor de guitares (2 guitares portugaises, 1 guitare classique, 1 basse acoustique).

De ces sessions, voici à nouveau Alfama, enregistré le 20 novembre 1973 :

Amália Rodrigues (1920-1999)Alfama. José Carlos Ary dos Santos ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studio Valentim de Carvalho, 20 novembre 1973.
Première publication dans l’album Cantigas numa língua antiga, [éd. 2025] / Amália Rodrigues. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2025.

Ces douze morceaux auraient pu constituer un album, à publier par exemple début 1974. Il n’en a pas été ainsi et on n’en connaît pas la raison.

Est-ce parce que, au fil de ces enregistrements de 1973, la voix d’Amália apparaît fatiguée ? C’est flagrant lorsqu’on les écoute ensemble, à la suite les uns des autres. Les aigus sont plus difficiles à atteindre, la couleur de la voix s’est assombrie, un vibrato s’est installé, l’effort du chant est devenu sensible : c’est déjà la voix de la dernière partie de la carrière de la chanteuse. Pour ma part, je découvre que cette fatigue vocale s’est manifestée bien plus tôt que je ne le pensais. J’avais cru que la Révolution des œillets et la période difficile qui s’est ensuivie pour Amália étaient pour beaucoup dans cette dégradation.

L’éditeur a-t-il estimé alors qu’un changement aussi rapide pouvait être passager ? Ou bien est-ce qu’Amália, ou Alain Oulman, ou les deux, n’étaient pas entièrement satisfaits du résultat de ces sessions ? Quoi qu’il en soit l’album qui a effectivement paru en 1977 est le fruit d’une troisième série de séances d’enregistrement qui se sont échelonnées sur deux années pleines, de septembre 1974 à octobre 1976 ; c’est à dire après la Révolution des œillets.

Tous les morceaux enregistrés en 1973 le sont à nouveau lors de ces nouvelles sessions, à l’exception de Sete estradas, définitivement abandonné. Sont enregistrés en outre : O meu é teu, Gondarém, As facas, A minha terra é Viana, mais aussi Tirai os olhos de mim sur un poème de Gil Vicente et, plus surprenant : Fado português, créé par Amália en 1965 dans l’album éponyme, et Espelho quebrado, déjà enregistré en 1962. Dix-huit morceaux en tout, dont seuls douze subsisteront et feront de Cantigas numa língua antiga l’un des albums les plus poignants d’Amália Rodrigues, non pas tant en raison du choix des poèmes et des musiques que par l’humeur de mélancolie dont il est imprégné. D’Amália, la couleur de la voix, au-delà de ce qu’elle chante, dit tout.

Parmi les douze morceaux finalement retenus ne figurait pas le splendide Tirai os olhos de mim, publié officiellement pour la première fois à l’occasion de cette édition.

Amália Rodrigues (1920-1999)Tirai os olhos de mim. Poème de Gil Vicente ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studio Valentim de Carvalho, 30 avril 1975.
Première publication dans l’album Cantigas numa língua antiga, [éd. 2025] / Amália Rodrigues. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2025.


Tirai os olhos de mim
minha vida e meu descanso,
que me estais namorando.

Détournez vos yeux de moi
ma vie et mon repos,
car vous me faites la cour.

Os vossos olhos senhor*
senhor* da fermosura
por cada momento de hora
dão mil anos de tristura.

Vos yeux Seigneur*,
Seigneur* de la beauté,
Pour chaque moment de chaque heure
Donnent mille années de tristesse.

Temo de nam ter ventura
vida não me esteis olhando
que me estais namorando.

Je crains que bonne fortune me délaisse
ma vie, ne me regardez pas
Car vous me faites la cour.
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Tirai os olhos de mim. Extrait de Auto pastoril Português (1523). Source : Gil Vicente [site Internet].
*Texte original : « Senhora »
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Détournez vos yeux de moi, traduit de : Tirai os olhos de mim par L. & L. Extrait de Auto pastoril Português (Pastorale portugaise, 1523).
*Texte original : « Senhora » (« Madame », « Dame »).

Amália Rodrigues (1920-1999)
Cantigas numa língua antiga (2025)

Amália Rodrigues (1920-1999). Cantigas numa língua antiga (2025)Cantigas numa língua antiga, éd. 2025 / Alain Oulman, musique ; poèmes de José Carlos Ary dos Santos, Pedro Homem de Mello, Manuel Alegre, Bernardim Ribeiro, Luís de Camões, Gil Vicente, Cecília Meireles, José Régio, Alexandre O’Neill, Armindo Rodrigues, David Mourão-Ferreira ; Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Alain Oulman, piano, etc. — Production : Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 2025.

3 CD : Valentim de Carvalho, 2025. — EAN 5605231177221.

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