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« O Marceneiro »

8 mai 2022

Les fadistes Alfredo Marceneiro, Amália Rodrigues et Fernando Farinha lors du spectacle d'hommage à leur collègue Filipe Pinto (Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962). Collection du Museu do Fado (Lisbonne).
Les fadistes Alfredo Marceneiro, Amália Rodrigues et Fernando Farinha lors du spectacle d’hommage à leur collègue Filipe Pinto (Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962). Collection du Museu do Fado (Lisbonne).

Alfredo Marceneiro (à l’état civil : Alfredo Duarte) est né à Lisbonne en 1888 ou 1891. Une génération entière le séparait des autres étoiles de première magnitude qui illuminaient le ciel du Fado au XXe siècle : Amália Rodrigues (née en 1920), Lucília do Carmo (1919), Maria Teresa de Noronha (1918) et même Hermínia Silva (1907). Il s’est rarement éloigné de Lisbonne — où il est mort en juin 1982 —, se produisant presque exclusivement dans les « casas de fado » de la capitale qu’il visitait l’une après l’autre au cours de ses déambulations nocturnes, nourrissant une véritable aversion pour l’enregistrement en studio, dont il estimait que les conditions anéantissaient la spontanéité du fado, un art qui requiert absolument l’écoute active d’un public en communion avec chanteur et guitaristes.

Interprète d’exception, doté d’une voix singulière, étonnamment aiguë et plaintive, comme enrouée, évoquant celle d’un chat qui serait porté sur la conversation, ne recourant qu’avec parcimonie aux mélismes et autres ornementations qui s’imposeront plus tard dans le chant de fadistes comme Maria Teresa de Noronha et surtout Amália Rodrigues, il incarne par excellence le fado « castiço » (« authentique »), celui de la Lisbonne populaire dont il a toujours gardé l’accent et où il exerçait la profession de menuisier (en portugais : marceneiro).

Uma noite fui convidado por amigos que já me tinham ouvido cantar em paródias próprias da idade a ir ao Club Montanha (hoje Ritz). Dirigia a festa o poeta Manuel Soares e perguntou: “Quem é este rapazinho? Como se chama? Que ofício tem?” Então, quando me apresentou ao público, esquecendo o meu apelido, anunciou: “Vai cantar a seguir o principiante Alfredo… Alfredo… Olhem não me ocorre o apelido. É Alfredo… Marceneiro…” E ainda hoje sou o Alfredo Marceneiro.
Propos d’Alfredo Marceneiro rapportés dans : « Guitarra de Portugal », 15 juillet 1946, cité dans la notice « Alfredo Marceneiro » sur le site Internet du Museu do Fado (Lisbonne), consulté le 8 mai 2022.

Un soir, j’ai été invité par des amis, qui m’avaient déjà entendu chanter dans des parodies comme on en fait à l’âge que j’avais alors, à aller au Club Montanha (aujourd’hui Ritz). Le poète Manuel Soares, qui animait la fête, s’est renseigné : « C’est qui, ce jeune ? Il s’appelle comment ? Il fait quoi comme métier ? » Mais quand il m’a présenté au public il avait oublié mon nom. Il a annoncé : « Et maintenant un jeune qui débute, Alfredo… Alfredo… Bon, son nom ne me revient pas. C’est Alfredo… Menuisier [Marceneiro] ». Et depuis, je suis Alfredo Marceneiro.
Propos d’Alfredo Marceneiro rapportés dans : « Guitarra de Portugal », 15 juillet 1946, cité dans la notice « Alfredo Marceneiro » sur le site Internet du Museu do Fado (Lisbonne), consulté le 8 mai 2022. Traduction : L. & L.

Le fado O Marceneiro évoque le nom de son métier devenu son nom à lui ; les paroles jouent constamment sur ce double sens. Étonnamment il n’en est ni l’auteur, ni le compositeur — lui qui a laissé au fado « castiço » quelques-unes de ses plus extraordinaires mélodies. Enregistré en 1965 sur la musique du Fado Margarida (1935), du guitariste Casimiro Ramos (1901-1973), ce fado avait connu une première version en 1936, sur une musique différente, composée par un Júlio Duarte — probablement le frère du « Marceneiro ».

Alfredo Marceneiro (1888 ou 1891-1982)O Marceneiro. Armando Neves, paroles ; Casimiro Ramos, musique (Fado Margarida).
Alfredo Marceneiro, chant ; Francisco Carvalhinho & Idílio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare.
Extrait de l’album Há festa na Mouraria / Alfredo Marceneiro . Portugal, ℗ 1965.


Com lídima expressão e voz sentida
Hei-de cumprir no Mundo a minha sorte
Alfredo Marceneiro toda a vida
Para cantar o fado até à morte.
Alfredo Marceneiro toda a vida
Para cantar o fado até à morte.

Avec justesse et sensibilité je dois chanter
Pour accomplir le sort qui m’est échu ici-bas.
Alfredo Marceneiro pour toute la vie,
Pour chanter le fado jusqu’à ma mort.
Alfredo Marceneiro toute la vie,
Pour chanter le fado jusqu’à ma mort.

Orgulho-me de ser em toda a parte
Português e fadista verdadeiro,
Eu que me chamo Alfredo, mas Duarte
Sou para toda a gente o Marceneiro.
Eu que me chamo Alfredo, mas Duarte
Sou para toda a gente o Marceneiro.

Je me flatte d’être, de toutes mes fibres,
Portugais et fadiste véritable,
Et moi qui me nomme Alfredo, mais Duarte,
Je suis pour tous le « Marceneiro ».
Et moi qui me nomme Alfredo, mais Duarte,
Je suis pour tous le « Marceneiro ».

Este apelido em mim, que pouco valho,
Da minha honestidade é forte indício.
Sou Marceneiro, sim, porque trabalho,
Marceneiro no fado e no ofício.
Sou Marceneiro, sim, porque trabalho,
Marceneiro no fado e no ofício.

Ce nom qu’on m’a donné, à moi qui ne suis rien,
Est bien la preuve de mon honnêteté.
Je suis « Marceneiro » oui, car je travaille,
« Marceneiro » de métier comme dans le fado.
Je suis « Marceneiro » oui, car je travaille,
« Marceneiro » de métier comme dans le fado.

Ao fado consagrei a vida inteira
E há muito, por direito de conquista.
Sou fadista, mas à minha maneira,
À maneira melhor de ser fadista.
Sou fadista, mas à minha maneira,
À maneira melhor de ser fadista.

Au fado j’ai dédié ma vie entière,
Il y a longtemps, par droit de conquête.
Je suis fadiste, mais à ma manière,
La meilleure manière d’être fadiste.
Je suis fadiste, mais à ma manière,
La meilleure manière d’être fadiste.

E se alguém duvidar crave uma espada
Sem dó numa guitarra para crer,
A alma da guitarra mutilada
Dentro da minha alma há-de gemer.
A alma da guitarra mutilada
Dentro da minha alma há-de gemer.

Et si quiconque en doute, qu’il plante hardiment
Une épée dans une guitare !
Il entendra l’âme de la guitare mutilée
Pleurer dans mon âme — et il croira.
Il entendra l’âme de la guitare mutilée
Pleurer dans mon âme — et il croira.
Armando Neves (1899-1944). O Marceneiro.
.
Armando Neves (1899-1944). Le « Marceneiro », trad. par L. & L. de O Marceneiro.

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