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Tirai os olhos de mim • Alain Oulman (& Amália)

30 mars 2022

Tirai os olhos de mim (« Détournez vos yeux de moi ») est une mélodie composée par Alain Oulman sur un poème du dramaturge Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536) extrait de sa pièce de théâtre Auto pastoril Português (« Pastorale portugaise », 1523). Destinée à Amália Rodrigues, elle fait partie des projets inaboutis documentés par le double album 1970 : ensaios publié en 2020 par la maison Valentim de Carvalho.

Alain Oulman (1928-1990)Tirai os olhos de mim. Poème de Gil Vicente ; Alain Oulman, musique.
Alain Oulman, chant & piano.
Enregistrement : [Lisbonne (Portugal), domicile d’Amália Rodrigues ?], entre 1968 et 1970. Première publication : 2020.
Extrait de l’album 1970 : ensaios / Amália [Rodrigues]. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2020.


Tirai os olhos de mim
minha vida e meu descanso,
que me estais namorando.

Détournez vos yeux de moi
ma vie et mon repos,
car vous me faites la cour.

Os vossos olhos senhor*
senhor* da fermosura
por cada momento de hora
dão mil anos de tristura.

Vos yeux Seigneur*,
Seigneur* de la beauté,
Pour chaque moment de chaque heure
Donnent mille années de tristesse.

Temo de nam ter ventura
vida não me esteis olhando
que me estais namorando.

Je crains que bonne fortune me délaisse
ma vie, ne me regardez pas
Car vous me faites la cour.
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Tirai os olhos de mim. Extrait de Auto pastoril Português (1523). Source : Gil Vicente [site Internet].
*Texte original : « Senhora »
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Détournez vos yeux de moi, traduit de : Tirai os olhos de mim par L. & L. Extrait de Auto pastoril Português (Pastorale portugaise, 1523).
*Texte original : « Senhora » (« Madame », « Dame »).

Amália ne lisant pas la musique, Oulman chantait pour elle ses œuvres nouvelles en s’accompagnant au piano.

Après 1966, définitivement établi à Paris, il s’enregistrait lui-même et faisait parvenir la bande à son interprète, ou bien il venait à Lisbonne. On se réunissait alors chez Amália, dans cette maison jaune située à mi-pente de la longue rue de São Bento qui se visite aujourd’hui comme un musée. Les guitaristes étaient là, de manière, le cas échéant, à se lancer de suite dans une première ébauche, sur des arrangements qui semblaient naître spontanément. Le magnétophone tournait. On recommençait, le chant prenait forme, on tâtonnait, on laissait mûrir… — ou on abandonnait, lorsque Amália « ne sentait pas » tel ou tel morceau (c’est probablement ce qui est arrivé à Eu não tinha malgré sa beauté). Des semaines, des mois plus tard on passait en studio pour travailler encore sur une ou plusieurs maquettes. Amália, parfois, décidait de tenter l’épreuve de la scène. Puis on réalisait éventuellement un enregistrement de studio, qui serait publié — ou non. De fait on trouve sur l’Internet un enregistrement, inédit à ce jour, de Tirai os olhos de mim par Amália.

Amália Rodrigues (1920-1999)Tirai os olhos de mim. Poème de Gil Vicente ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare (instrumentistes non identifiés).
Enregistrement : [Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho ?], années 1970.
Inédit.

Dans l’interprétation d’Amália, plus encore que dans la présentation d’Alain Oulman, l’influence — la présence — du fado de Coimbra est flagrante. Un peu trop même dans celle d’Amália, qui accentue le caractère élégiaque de la composition d’Oulman, déjà peu accordé à celui de la pièce de Gil Vicente (une « pastorale »).

Voici justement un fado de Coimbra emblématique du genre : le Fado da Sé Velha par José Paradela de Oliveira (1904-1970), enregistré en 1927. La Sé Velha est l’ancienne cathédrale de Coimbra, de style roman.

José Paradela de Oliveira (1904-1970)Fado da Sé Velha. Poème de Américo Durão ; Francisco Menano, musique.
Paradela de Oliveira, chant ; António Dias, guitare portugaise ; Francisco Morais, guitare. Enregistrement : Lisbonne, mai 1927.
Portugal, [1927?].

5 commentaires leave one →
  1. MD1 permalink
    31 mars 2022 14:08

    Un petit mot gentil et admiratif pour la qualité de votre travail et votre maîtrise des poèmes portugais toujours traduits avec soin.

    • 31 mars 2022 16:27

      Merci beaucoup !
      Mais en l’occurrence je ne suis pas très sûr de moi. J’aurais aimé pouvoir reprendre une traduction professionnelle mais je n’en ai pas trouvé. De fait, Gil Vicente est très peu traduit en français. J’espère que je n’ai pas commis de grosses erreurs dans le rendu du sens. Quant au style, c’est une autre affaire…
      Merci encore !

      Ph.

  2. Antoine permalink
    1 avril 2022 10:45

    Merci pour votre beau partage. Pouvez-vous en dire un peu plus sur le rapport d’Amália au fado de Coimbra ? Dans un autre billet je crois, vous disiez que ce n’était pas là son répertoire car cela requérait des qualités vocales opposées au fado de Lisbonne. Et pourtant l’influence paraît ici en effet nette (tout comme dans « Tive um coração, perdi-o » et autres). Est-ce la consequence d’une recherche d’une autre vocalité ? Le résultat de fréquentations ? Merci d’avance pour vos lumières.

    • 1 avril 2022 18:49

      Vaste question… Il faudrait au moins un billet entier pour en parler, voire plus ! À vrai dire, le sujet me trotte dans la tête depuis quelque temps.
      Amália est l’une des premières femmes (la première même, je crois) à avoir chanté le fado de Coimbra : « Fado Hilário » en 1952, puis, sur des poèmes de son ami Luis de Macedo : « Job » (musique : Fado da noite) et « Anjo inútil » (musique : Canção das lágrimas) en 1958, mais elle n’en a jamais fait grand cas.
      Sa rencontre avec Alain Oulman, en 1959, a eu pour elle l’importance que l’on sait parce qu’elle s’est produite à un moment où elle avait besoin d’autre chose que le répertoire du fado de Lisbonne, dont elle sentait qu’il ne convenait plus (ou qu’il ne suffisait plus) à sa voix : c’est à peu près ainsi qu’elle s’en explique dans son autobiographie.
      Oulman lui apportait cette « autre chose », au bon moment. Il était à la fois portugais et étranger — ou, pour mieux dire : c’était un étranger né au Portugal — et n’était influencé, ni musicalement ni poétiquement, par le fado de Lisbonne.
      Avec Alain Oulman, ou un peu après lui, arrive un autre personnage essentiel dans l’orientation que prend la carrière d’Amália à partir des années 60 : le guitariste José Fontes Rocha, formé à l’école de guitare portugaise de Coimbra plus que de Lisbonne. À la fin de la décennie 1960, Fontes Rocha est responsable de tous les arrangements des chansons d’Oulman, avec qui il s’entend musicalement à merveille. Le son si particulier de l’album « Com que voz » (enregistré en 1969) lui est dû en grande partie.
      (Il est par ailleurs le compositeur de « Tive um coração, perdi-o », que vous mentionnez.)
      Je ne pense pas qu’il y ait eu une évolution consciente et délibérée d’Amália vers le fado de Coimbra ou vers d’autres univers musicaux précis (la chanson française, par exemple), mais plutôt une imprégnation de plusieurs styles qui, à l’occasion de tel ou tel titre particulier, se manifestaient avec une force accrue. Ce qui me semble évident, c’est qu’après 1967 (l’album « Fados 67 ») elle délaisse presque complètement le fado traditionnel de Lisbonne, du moins au disque.
      Vous voyez, je n’y ai pas réfléchi de manière organisée, ce sont plutôt des impressions…

      • Antoine permalink
        1 avril 2022 22:37

        D’accord, tout cela est désormais beaucoup plus clair. J’ignorais l’existence de ce « maillon » Fontes Rocha qui permet de comprendre comment l’imprégnation dont vous parlez a pu concrètement avoir lieu. Merci à vous.

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