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Amália Rodrigues • Verde pino, verde mastro

21 août 2021

Que onda redonda eu era para ele
Quando, fagueiro, desejo nos levava,
Ao lume de água e à flor da pele
Pelo tempo que mais tempo desdobrava!
Alexandre O’Neill (1924-1986). Letra para um fado (Verde pino, verde mastro) (1973).

Pour lui, je me cabrais comme la vague
Quand le gonflement du désir nous emportait,
Dans l’éclat de l’eau et à fleur de peau
Et le temps alors infiniment se dépliait !

Voici, dans l’abondante discographie d’Amália Rodrigues, un enregistrement aussi singulier qu’étonnnant. Réalisé en 1973, Verde pino, verde mastro (« Vert pin, vert mât ») n’a paru qu’en 1997 dans Segredo, dernier album d’inédits publié du vivant de la fadiste (là n’est pas l’étonnant : Amália enregistrait beaucoup, souvent d’ailleurs en dehors de tout projet éditorial précis — trois chansons par ci, une ou deux autres par là —, de sorte que certains titres étaient finalement laissés pour compte et parfois oubliés de la chanteuse elle-même). La musique d’Alain Oulman, plutôt réussie, ne se signale ni par une forme ni par une esthétique particulières ; tout juste notera-t-on qu’elle est arrangée dans le style de la « Chanson de Coimbra » et non dans celui du Fado de Lisbonne.

L’étonnant, c’est le texte, au caractère érotique affirmé.

Ce texte reprend intégralement, à un vers près, le poème Letra para um fado (« Paroles pour un fado »), publié en 1973 dans le quotidien A Capital (hostile au régime) par Alexandre O’Neill, l’un des plus notables poètes portugais de la seconde moitié du XXe siècle. À cette date, Amália compte à son répertoire deux de ses poèmes : le célèbre Gaivota, écrit pour elle, et l’impertinent Formiga bossa nossa.

Letra para um fado est une sorte de pastiche, ou plutôt d’évocation, d’un genre poétique médiéval pratiqué par les troubadours de Galice et du Portugal, appelé cantiga de amigo (« chanson d’ami »). Le sujet poétique en est une femme amoureuse, privée de son « ami », tourmentée par son absence. Dans l’une des plus célèbres de ces chansons, Ai, flores do verde pino composée par le roi-poète Dom Diniz (Denis 1er de Portugal, 1261-1325), la dame implore les « fleurs du pin vert » de lui dire ce qu’elles savent du sort de son ami :

Ai flores, ai flores do verde pino,
se sabedes novas do meu amigo?
Ai Deus, e u é?
Denis 1er de Portugal (1261-1325). Ai, flores do verde pino, cantiga de amigo

Ah fleurs, fleurs du pin vert,
Avez-vous des nouvelles de mon ami ?
Ah Dieu, et où est-il ?

Les fleurs du poème de Dom Diniz répondent et rassurent la dame : E eu bem vos digo que é san’e vivo / e será vosco ant’o prazo saído (« Je vous le dis, il est sain et sauf / et il sera vôtre avant le temps fixé »). Dans celui d’Alexandre O’Neill la dame n’espère rien des fleurs et n’a d’autre confidente qu’elle-même — et que le pin, « vert mât, dressé de la terre jusqu’au ciel ».

Amália Rodrigues (1920-1999)Verde pino, verde mastro. Alexandre O’Neill, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1973.
Première publication dans l’album Segredo / Amália Rodrigues. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 1997.


Não há flor do verde pino que responda
A quem, como eu, dorme singela.
O meu amigo anda no mar e eu já fui onda,
*Marinheira e aberta.
**Espraiada a seu gosto, alteada em procela!

Il n’est fleur du pin vert qui réponde
À celle qui, comme moi, dort solitaire.
Mon ami est en mer ; et jadis je fus onde
*Marine et ouverte.
**Déferlant doucement ou hérissée d’écume !

Pesa-me todo este corpo que é o meu
Represado como água sem destino.
Anda no mar o meu amigo, ó verde pino,
Ó verde mastro da terra até ao céu.

Comme il me pèse, ce corps qui est le mien,
Tenu en chasteté, comme une eau dormante !
Mon ami est en mer, ô pin vert,
Ô vert mât, dressé de la terre jusqu’au ciel.

Soubera eu do meu amigo,
E não estivera só comigo!

Ah ! Qui m’apportera des nouvelles de mon ami !
Ah ! Ne plus m’avoir pour seule compagnie !

Que onda redonda eu era para ele
Quando, fagueiro, desejo nos levava,
Ao lume de água e à flor da pele
Pelo tempo que mais tempo desdobrava!

Pour lui, je me cabrais comme la vague
Quand le gonflement du désir nous emportait,
Dans l’éclat de l’eau et à fleur de peau
Et le temps alors infiniment se dépliait !

E como, da perdida donzelia
Me arranquei para aquela tempestade
Onde se diz, duma vez, toda a verdade,
Que é a um tempo, verdade e fantasia!

Ah, comme, de la virginité perdue,
Je me suis arrachée pour cette tempête
Où éclate soudain toute la vérité,
Qui est à la fois vérité et fantasme !

Soubera eu do meu amigo,
E não estivera só comigo!

Ah ! Qui m’apportera des nouvelles de mon ami !
Ah ! Ne plus m’avoir pour seule compagnie !

Que sou agora, ó verde pino, ó verde mastro
Aqui prantado e sem poderes largar?
Na mágoa destes olhos, só um rastro
Da água verdadeira doutro mar…

Que suis-je à présent, ô pin, ô mât vert,
— Toi, planté en terre et privé du grand large ?
Le chagrin de mes yeux n’est rien qu’une coulée
De la vraie eau, celle de l’autre mer…

Soubera eu enfim do meu amigo,
E não estivera só comigo, em mim!

Ah ! Qui m’apportera enfin des nouvelles de mon ami !
Ah ! Ne plus être, en moi, ma seule compagnie !
Alexandre O’Neill (1924-1986). Letra para um fado (Verde pino, verde mastro) (1973).
* 4e vers tel qu’il est chanté.
** 4e vers du poème original.
.
Alexandre O’Neill (1924-1986). Paroles pour un fado (Pin vert, vert mât), trad. par L. & L. de Letra para um fado (Verde pino, verde mastro) (1973).
* 4e vers tel qu’il est chanté.
** 4e vers du poème original.

Alexandre O'Neill (1924-1986). Poesias completas, Assírio & Alvim, 2000.
Alexandre O’Neill (1924-1986). Poesias completas, Assírio & Alvim, 2000.

Alexandre O’Neill est l’un des fondateurs du Groupe surréaliste de Lisbonne en 1947, mouvement dont il se détache ensuite. Très peu traduit en français, on trouve cependant quinze de ses poèmes dans l’Anthologie de la poésie portugaise contemporaine, 1935-2000, choix et présentation de Michel Chandeigne, Gallimard, 2003.

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  1. MD1 permalink
    20 septembre 2021 14:21

    Merci : ce qui est frappant c’est aussi la magnifique harmonie entre la ligne mélodique le texte et le chant. Magie du chant si original avec parfois ces intonations « orientales » éloignées de la pure tradition fadiste. Avec Alain Oulman Amalia Rodrigues aura définitivement marqué le genre. En la réécoutant encore et encore on découvre l’étendue de son art. Merci.

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