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Ewa Demarczyk est morte

15 août 2020

Jeno wyjmij mi z tych oczu
szkło bolesne – obraz dni,
które czaszki białe toczy
przez płonące łąki krwi.
Jeno odmień czas kaleki,
zakryj groby płaszczem rzeki,
zetrzyj z włosów pył bitewny,
tych lat gniewnych
czarny pył.
Krzysztof Kamil Baczyński (1921-1944). Vers extraits de Niebo złote ci otworzę… (15 juin 1943), utilisés par Ewa Demarczyk dans la chanson Wiersze wojenne (« Poèmes de guerre »).

Mais Je te conjure sors-moi d’abord de ces yeux
ces débris perçants de verres – le tableau de nos jours
les crânes blancs éparpillés
sur des prairies par le sang incendiées
mais Je te conjure transforme-moi nos temps infirmes,
couvre les tombes de lits de rivières
secoue de tes cheveux
la poussière des batailles
cendres noires
de ce temps foudroyant.
Krzysztof Kamil Baczyński (1921-1944). Niebo złote ci otworzę… (15 juin 1943), extrait. Traduction Mary Telus. Source : Francosemailles.


Ewa Demarczyk (1941-2020)Wiersze wojenne. Krzysztof Kamil Baczyński, paroles ; musique de Zygmunt Konieczny. Le texte de Wiersze wojenne (« Poèmes de guerre ») est construit à partir d’extraits des poèmes Niebo złote ci otworzę…, Pioseneczka, Gdy za powietrza zasłoną… et Z lasu de Krzysztof Kamil Baczyński (1921-1944).
Ewa Demarczyk, chant ; instrumentistes non identifiés ; Andrzej Zarycki, direction musicale.
Captation : Poznań (Pologne), Teatr Polski w Poznaniu, mai 1980.
Vidéo : TVP (Telewizja Polska), production. Pologne, 1980.

Je ne sais presque rien d’elle et pourtant c’est une nouvelle qui m’attriste beaucoup : Ewa Demarczyk est morte hier, 14 août 2020, à l’âge de 79 ans.

79 ans comme Amália Rodrigues, avec qui elle partage en outre le privilège d’avoir été engagée à l’Olympia par Bruno Coquatrix, le directeur du célèbre music hall parisien, qui l’avait repérée au Festival de Sopot (coïncidence : comme Amália en 1956, Ewa Demarczyk, huit ans plus tard, s’y est produite en première partie des Compagnons de la chanson). Comme sa collègue portugaise encore, elle n’a pas hésité à puiser les textes de ses chansons dans les œuvres de poètes reconnus.

Sa carrière est associée au célèbre cabaret littéraire « Piwnica pod Baranami », créé en 1956 à Cracovie, la ville de sa naissance, qui est aussi celle de sa mort. Surnommée « la Piaf polonaise » à ses débuts, elle ne tarde pas à devenir elle-même une référence pour la chanson polonaise d’auteur, interprétant avec autorité des textes de poètes polonais (Tuwim et Baczyński, notamment) ou étrangers (Desnos, Guillén, Goethe, Mandelstam, Rilke…).

La presse polonaise pleure aujourd’hui le « Czarny anioł polskiej piosenki » (« l’Ange noir de la chanson polonaise »), en référence à « Czarne anioły » (« Anges noirs »), l’une des chansons de son premier album Ewa Demarczyk śpiewa piosenki Zygmunta Koniecznego (1967), toutes composées par Zygmunt Konieczny à qui elle doit quelques mélodies inoubliables (Tomaszów, Groszki i róże, …).

Sur elle il existe peu d’écrits en langue française. Voici quelques lignes d’un article paru dans Le Monde en 1980, à l’occasion d’un récital donné par Ewa Demarczyk au Festival de théâtre de Nancy. Il est signé de Bernard Raffalli (1941-2002), directeur de l’Institut français de Cracovie de 1966 à 1968.

Depuis vingt ans, ce sont les mêmes mélodies tristes et violentes de Konieczny ou Zarycki, les mêmes orchestrations à murmures déchirés d’explosions soudaines, les mêmes émouvants parfums venus des quartiers juifs ou tziganes d’une Europe désormais légendaire. C’est encore le dialogue nostalgique avec le violon de Zbigniew Paleta. Et les poèmes de Tuwim et de Baczynski, auxquels se sont joints avec le fil du temps le français de Desnos, l’espagnol de Gabriela Mistral, le russe de Svietaleva. Histoires closes d’amants séparés et d’impossibles retrouvailles, profils perdus sur des paysages qui ne dégagent plus rien de leur magie ancienne, évanouissement des regards, promenades manquées aux villages des souvenirs, éclipses.

Les mêmes chansons et pourtant si changées. Ewa porte ses chansons comme on élève ses enfants, à la recherche d’un point imperceptible de perfection.

Ceux qui l’ont connue à Cracovie se souviennent d’une ardente pasionaria que l’on retrouvait chaque soir aux chandelles du cabaret souterrain du Mouton, sur le vieux Rynek, dans cet invraisemblable capharnaüm où Piotr Skrzynecki faisait succéder jusqu’au petit matin des numéros de mime, de parodie, de travesti, de pathétique. Cette Ewa-là comme Piaf, Gréco ou Barbara, chantait simplement l’amour. La nouvelle Ewa le joue en un savant théâtre dont elle est le seul metteur en scène, manière de nô Japonais d’où sa singularité même paraît s’être évaporée : étrange distance à soi et presque abstraction, comme si elle appliquait à son art le conseil que Flaubert donnait à l’apprenti écrivain de faire en sorte que tout, et même et d’abord sa propre vie, ne devienne que la matière d’une illusion à décrire.

Ewa n’est donc pas plus de Pologne que d’ailleurs. Peut-être seulement cette passion de l’extrême, cette crispation un peu folle la rattachent-elles à une ville, à cette Cracovie de Witkiewicz, de Kantor et de Penderecki. À cette chambre de la rue Wroblewska où elle est née, où elle vit depuis toujours, où elle espère mourir un jour.
Bernard Raffali. À Nancy, Ewa de Cracovie. Dans : Le Monde, 23 mai 1980. Consultable en ligne.

7 commentaires leave one →
  1. 1 septembre 2020 15:21

    Ciekawa ilustracja piosenki « Taki pejzaż » Ewy Demarczyk:

    i dwa oryginalne wykonania:

    przez zespół Faun Fables:

    oraz Faun Fables i Volti :

    Tak wiec, Wielka Ewa Demarczyk tworczo zainspirowala rosyjskiego malarza i amerykanskich wykonawcow
    (wczoraj byl jej pogrzeb na cmentarzu Rakowickim w Krakowie – czy nie powinna raczej spoczywac na Skalce?).

    • 1 septembre 2020 16:35

      Merci pour ces suggestions. « Taki pejzaż » est en effet une autre chanson prodigieuse d’Ewa Demarczyk.
      Quant à savoir si la dépouille de « Pani Ewa » devrait être transférée du cimetière Rakowicki au Panthéon national, dans l’église Na Skałce, c’est aux Polonais d’en décider…

  2. 3 septembre 2020 14:20

    Par inadvertance, j’ai envoyé un commentaire en polonais, voici la traduction :

    Une illustration intéressante de la chanson « Taki pejzaż » d’Ewa Demarczyk:

    et deux performances originales:

    par l’équipe Faun Fables:

    et Faun Fables et Volti:

    Ainsi, Grande Ewa Demarczyk a inspiré de manière créative le peintre russe et les artistes américains
    (Hier, c’était son enterrement au cimetière Rakowicki à Cracovie – le Panthéon national Skalka ne serait-il pas plus approprie?)

  3. stj permalink
    3 septembre 2020 17:44

    *La France a son De Gaulle et la Pologne sa De Marczyk*,cette blague courait autrefois en Pologne.

Trackbacks

  1. Ewa DEMARCZYK – DÉCÈS DES CÉLÉBRITÉS

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