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Amália Rodrigues • Asas fechadas (1962)

12 février 2020

Comment évaluer aujourd’hui la réception du Disco do busto (« disque du buste ») dans le Portugal de 1962 ? L’album prenait à rebrousse-poil le public habituel d’Amália Rodrigues et déconcertait jusqu’à ses guitaristes ; mais il avait aussi de quoi surprendre les personnes qui éteignaient la radio quand y passait un de ses titres – elle qui était tenue par beaucoup pour une « icône du régime » selon une expression répandue. « Busto », déroutant pour tout le monde, a été un album iconoclaste.

Difficile cependant d’établir aujourd’hui ce qui dérangeait le plus à l’époque : était-ce la présence sur l’album d’une chanson (Abandono) dont le texte évoquait sans ambages la prison la plus dure du Portugal, celle où étaient enfermés les prisonniers politiques les plus gênants ? Ou bien les musiques des nouvelles chansons, si peu semblables à celles du fado traditionnel, si bizarres que l’un des deux guitaristes d’Amália persiflait quand il s’agissait de les jouer : « Allez, on va à l’opéra maintenant ! » – des musiques d’ailleurs composées par un Français ? Ou encore les textes, trop recherchés, « élitistes » comme on dirait aujourd’hui ? À l’époque on a parlé de poèmes « à la Picasso ».

Le fait est que la première plage de l’album, Asas fechadas (« Ailes repliées »), est une réussite en fait d’étrangeté, au point d’en paraître provocante. Et puisque Amália n’avait encore rien enregistré d’Alain Oulman, c’est avec ce titre-là que le public le découvre.

Dans le Fado, la base rythmique est généralement bien marquée, on entend toujours un battement, une palpitation : la guitare classique est là pour ça. La musique d’Asas fechadas, une sorte de valse lente dont la pulsation se perçoit à peine, paraît au contraire inerte.

Les paroles ne sont pas en reste. Luís de Macedo, auteur de plusieurs fados enregistrés par la chanteuse au cours des années précédentes, s’est surpassé : « Asas fechadas / Dizem dois sentidos / Ambos iguais, / E versos verticais » (« Ailes repliées : / Elles disent deux choses / D’égale importance / Et un poème vertical »). De là peut-être l’accusation d’hermétisme et la référence malicieuse à Picasso.

Mais c’est quand même Amália, c’est sa voix splendide si présente sur ces enregistrements magnifiquement captés, si bien mise en valeur par l’accompagnement instrumental réduit à une guitare portugaise, une guitare classique et quelques rehauts de piano.

Amália Rodrigues (1920-1999)Asas fechadas. Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique ; Alain Oulman, piano.
Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.
1ère publication : Portugal, 1962.


Asas fechadas
São cansaço ou queda
Pedra lançada
Ou vôo que repousa
Em meu sorriso, a minha entrega
Que meu olhar não ousa…

Ailes repliées :
Lassitude ou chute,
Pierre lancée
Ou vol qui se repose.
Dans mon sourire, mon offrande
Que mon regard n’ose.

Asas fechadas
Dizem dois sentidos
Ambos iguais,
E versos verticais
No teu sorriso só pressinto
Um sofrimento mais.

Ailes repliées :
Elles disent deux choses
D’égale importance
Et un poème vertical.
Dans ton sourire je ne pressens
Qu’une nouvelle souffrance.

Asas fechadas
Desce, quem subiu
Buscar a terra
É ter falhado o céu
Nos sorrisos indecisos
Outro sonho nasceu.

Ailes repliées :
Descendre après s’être élevé.
Chercher la terre
C’est n’avoir pas trouvé le ciel.
Dans les sourires indécis
Est né un autre rêve.

Asas fechadas
Sonho ou desespero
Ponto final
Ou ascensão sem par
Nestes sorrisos espero
Por não saber chorar.

Ailes repliées :
Rêve ou désespoir,
Point final
Ou ineffable ascension.
J’espère ces sourires
Faute de savoir pleurer.

É prudente o silêncio
De quem só sabe sonhar.

Prudent est le silence
De celui qui ne sait que rêver.
Luís de Macedo (1925-1987). Asas fechadas (vers 1960).
Luís de Macedo (1925-1987). Ailes repliées, traduit de : Asas fechadas (vers 1960) par L. & L.

Amália Rodrigues (1920-1999)
Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… (1962)


Amália Rodrigues. Busto (Asas fechadas). Portugal, 1962Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… / Amália Rodrigues, chant ; ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique ; Alain Oulman, production artistique. — Production : Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 1962.

Avec la participation d’Alain Oulman, piano, sur 3 titres. Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.

Généralement désigné sous le titre : « Album do busto » ou « Busto ».

1ère publication : Portugal, 1962. Disque 33 t 30 cm. Columbia SX 1440.

1. Asas fechadas / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
2. Cais de outrora / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
3. Estranha forma de vida / Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique.
4. Maria Lisboa / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
5. Madrugada de Alfama / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
6. Abandono / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
7. Aves agoirentas / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
8. Povo que lavas no rio / Pedro Homem de Melo, paroles ; Joaquim Campos, musique.
9. Vagamundo / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.

4 commentaires leave one →
  1. Don Dan permalink
    13 février 2020 12:31

    Bonjour,

    Je ne sais si vous connaissez Mané Santos, une chanteuse que j’aime beaucoup mais qui n’a pu nous laisser qu’un seul album en 2003 que je trouve d’une grande tenue avec des titres intéressants.

    Mané nous a quittés le 19 avril 2012. Native de Porto, mais ayant passé une partie de son enfance au Mozambique, Mané a commencé à chanter le fado à Porto, puis à Lisbonne. Elle se fixera à Paris ces dernières décennies, se produisant dans plusieurs lieux de fado parisiens. En 2003, elle enregistre un CD, « Fado Subtil ».
    Ces dix dernières années, son point d’attache fadiste sera le restaurant Saint-Cyr Palace, boulevard Gouvion Saint-Cyr à Paris, où elle se produisait chaque jeudi, d’abord en duo avec Joaquim Campos, puis seule, accompagnée par Manuel Corgas, puis Philippe De Sousa à la guitare portugaise, Casimiro Silva à la viola, et Philippe Leiba à la contrebasse.

    Silencio, hoje morreu um poeta, chantait Mané. Silencio, hoje morreu uma fadista.

    Alfama, pour référence

    Encontro, texte de Mané, musique Nel Garcia

    Votre impression sera bienvenue.

    • 14 février 2020 09:23

      Oui j’avais acheté ce disque à l’époque et je l’ai toujours. Je ne savais pas qu’elle était morte…

Trackbacks

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