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Amália Rodrigues (1920-1999) • Libertação

5 janvier 2020

Cette année on commémore les 150 ans de l’infaillibilité du pape, les 500 ans de la mort de Raphaël, les 250 ans de la naissance de Beethoven, les 100 ans de celle de Fellini, les 800 ans de la fondation de la faculté de médecine de Montpellier.

On fête aussi le centenaire d’Amália Rodrigues, née le 23 juillet 1920.

Après Primavera (« Printemps », 1953), Libertação (« Libération », 1955) est le deuxième poème écrit par David Mourão-Ferreira (1927-1996) pour Amália. La rencontre avec le compositeur Alain Oulman n’a pas encore eu lieu : c’est sur la très ancienne musique du Fado Meia-Noite que la chanteuse interprète ce texte ambigu, aux intentions anti-régime (« Au coin de chaque rue / Une ombre nous épie / Et dans les regards s’insinue / Tout à coup le soupçon ») à peine dissimulées sous le voile d’une histoire d’amour impossible – elle-même d’une grande force. La fadiste a-t-elle perçu à l’époque la double portée de ce qu’elle chantait ?

Amália enregistre Libertação une première fois en studio en 1954 (enregistrement publié l’année suivante), puis lors d’un récital public donné au Café Luso, l’une des plus célèbres casas de fado de Lisbonne, en décembre 1955. Capté par la maison Valentim de Carvalho, ce récital ne sera publié sur disque qu’en 1976. Libertação est selon moi l’un des chefs d’œuvre du répertoire d’Amália Rodrigues, et cet enregistrement public surpasse ceux réalisés en studio (trois publiés à ce jour). La voix fiévreuse et splendide, l’accompagnement discret (une guitare portugaise, une guitare classique), expriment incomparablement l’atmosphère de pesante anxiété qui baigne le fado de bout en bout.


Amália Rodrigues (1920-1999)Libertação. David Mourão-Ferreira, paroles ; Reinaldo Varela, musique (Fado Meia-Noite, parfois attribué à Filipe Pinto).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique ; Filipe Pinto, présentation.
Captation : Café Luso (Lisbonne, Portugal), décembre 1955.
Extrait de l’album Amália no Café Luso. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1976.


Fui à praia, e vi nos limos
A nossa vida enredada
Ó meu amor, se fugirmos
Ninguém saberá de nada.

Sur la grève, j’ai vu
Notre vie embourbée dans la vase
Oh mon amour, si nous partions
Personne n’en saurait rien.

Na esquina de cada rua,
Uma sombra nos espreita.
E nos olhares se insinua,
De repente, uma suspeita.

Au coin de chaque rue
Une ombre nous épie
Et dans les regards s’insinue
Tout à coup le soupçon.

Fui ao campo e vi os ramos
Decepados e torcidos
Ó meu amor, se ficamos
Pobres dos nossos sentidos.

Dans la campagne, j’ai vu
Les branches cassées et tordues
Oh mon amour, si nous restons,
Qu’en sera-t-il de notre amour ?

Em tudo vejo fronteiras,
Fronteiras ao nosso amor!
Longe daqui, onde queiras!
A vida será maior!

En tout je vois des frontières,
Des frontières à notre amour.
Loin d’ici, où tu veux,
La vie sera sans entraves.

Nem as esperanças do céu
Me conseguem demover
Este amor é teu e meu
Só na terra o queremos ter.

Peu m’importent
Les promesses du ciel.
Cet amour nous appartient
C’est sur terre qu’il faut le vivre !
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libertação (1954).
.
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libération, traduit de : Libertação (1954) par L. & L.

Voici un autre enregistrement de Libertação, réalisé en studio en 1967 avec un accompagnement instrumental plus fourni (2 guitares portugaises, 1 guitare classique, 1 basse acoustique). Laissé impublié à l’époque (il n’est apparu qu’en 2017, sur l’un des volumes de la réédition intégrale en cours) et bien qu’impeccable techniquement, on n’y retrouve pas le frémissement extraordinaire de la version du Café Luso.


Amália Rodrigues (1920-1999)Libertação. David Mourão-Ferreira, paroles ; Reinaldo Varela, musique (Fado Meia-Noite, parfois attribué à Filipe Pinto).
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : studios Valentim de Carvalho (Paço de Arcos, Portugal), 19675.
Extrait de l’album Fados 67 : as sessões com o Conjunto de guitarras de Raul Nery / Amália. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2017.

12 commentaires leave one →
  1. stj permalink
    5 janvier 2020 16:11

    Bonjour,je ne comprends pas le mot *grève* dans votre traduction – *praia* ne signifie pas *une plage* ?

  2. stj permalink
    5 janvier 2020 16:42

    Merci pour ce billet,je ne connaissais pas cet album d’Amalia Rodrigues,je l’écoute en ce moment sur YouTube avec un grand plaisir

    • 5 janvier 2020 18:45

      Ah, c’est un très bel album. C’est aussi probablement le tout premier réalisé à l’intérieur d’une « casa de fados » à Lisbonne.

  3. stj permalink
    5 janvier 2020 16:43

    Ah,je ne le savais pas 🙂

  4. stj permalink
    5 janvier 2020 16:55

    Pourriez-vous me dire où puis-je trouver plus d’informations sur le fado à l’époque de Salazar?

    • 5 janvier 2020 18:43

      Je ne sais pas s’il existe des ouvrages ou des articles traitant spécifiquement de cet aspect-là. Mais il y a généralement, dans les histoires du fado, un passage sur la question. Dans les biographies des fadistes aussi, d’ailleurs. Amália en parle dans sa propre autobiographie (selon son point de vue, bien sûr).

  5. stj permalink
    5 janvier 2020 17:11

    C’est-a-dire sur la censure,les relations entre le milieu de fado et le régime,les relations entre Amalia et Salazar,etc.

    • 5 janvier 2020 18:49

      En français, il y a l’ouvrage d’Agnès Pellerin « Le fado » chez Chandeigne, maison d’édition spécialisée dans l’histoire, la civilisation et la littérature portugaises.

  6. stj permalink
    5 janvier 2020 17:45

    Juste une question encore – une gréve est couverte de graviers et galets,et une plage est plutôt couverte de sable,où bien il n’y a aucune différence?

    • 5 janvier 2020 18:36

      Oui, en principe on emplois le mot « plage » pour une belle étendue de sable fin. Une « grève » est moins belle. J’ai choisi ce mot parce qu’il est question de vase et aussi qu’il me semblait mieux en résonance avec la tonalité du texte. « Plage » conviendrait tout autant.

  7. stj permalink
    5 janvier 2020 19:39

    Merci,le mot *gréve* j’ai connu seulement au sens *cessation du travail*:).J’étudie en ce moment un article d’Agnès Pellerin *Le fado et la dictature* (Nuevo Mundo Mundos Nuevos)

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