Aller au contenu principal

Les cormorans

4 janvier 2020

Basilique Notre-Dame de la Daurade, Toulouse (Occitanie, France)

C’est mon mari qui gardera Raoul et Lucien (entendons-nous : je dis mon mari, mais nous ne sommes pas mariés). Moi, où est-ce que je trouverais le temps ? Sacha travaille pour ainsi dire à domicile, il lui suffit de descendre un étage et il est à son cabinet. Il aura tout le loisir de leur apprendre l’italien puisque c’est ce qu’il désire pour eux, j’ignore d’où lui vient cette lubie. Et après tout il est leur père, c’est ce que nous croyons lui et moi. Tôt le matin, il nage avec Baptiste Nédelec ou fait de l’aviron sur le fleuve avec Corentin Diop-Quéméner ; à 18 heures il pratique l’escrime. Je m’arrangerai. Plus tard, lorsque les petits seront en âge de s’entraîner, c’est moi qui les prendrai en charge, je les ferai travailler.

C’est Sacha qui a confectionné le trousseau des deux petits. Mes costumes de piste aussi, c’est lui. Voyez ces merveilles : un brodeur hors pair. Il a fait un stage à Pont-L’Abbé, dans le Finistère.

Le soir non plus je ne suis pas disponible, je suis au cirque. J’ai deux numéros : un numéro de trapèze (de haute-voltige), avec Bruno Nédelec, et un numéro de dompteuse de mouettes. J’ai quinze mouettes, douze sur la piste et trois de réserve. Elles exécutent des chorégraphies que je compose moi-même, et aussi quelques tours d’adresse, d’escamotage et autres. Le numéro se clôt sur un chœur (en ce moment c’est le chœur à bouche fermée de Madame Butterfly). Elles ne sont pas toujours faciles, c’est vrai. Ce sont des créatures volontiers querelleuses et certaines peuvent se montrer vindicatives à l’occasion. Dans des cages ? Quelle idée ! Vous avez déjà vu des mouettes en cage, vous ? Non, elles vivent chez elles, c’est à dire sur les bords de Garonne. Ce sont des artistes vous savez ; elles se considèrent comme telles. Je les crois désinvoltes vis à vis de leurs congénères, dédaigneuses même, impossibles à vivre. Il y en a parmi elles qui se prennent très au sérieux, elles se montent un bourrichon pas possible. Se croient de grandes actrices.

La semaine dernière trois cormorans sont venus me voir, ils voulaient passer une audition. Ils ont entendu les conversations des mouettes, j’imagine. Ils sont très nombreux sur la Garonne, vous avez dû les voir. Je crois que j’ai une photo quelque part… tenez, voyez. Ils s’agglutinent près du pont Saint-Michel pour la plupart, et se tiennent sur des arbres qu’on croirait morts.

À ce que j’en ai jugé, les cormorans sont des êtres timides, frappés d’une tristesse insondable, d’une lucidité implacable et tragique, effrayante, comme s’ils pouvaient déjà témoigner du dernier spasme du monde. Je ne vois pas comment les employer, ni même à quoi. D’ailleurs je suis bien certaine que les mouettes leur rendraient la vie impossible. Je ne sais que faire. Je ne voudrais pas qu’ils se laissent mourir de désespoir.


Maurice Ravel (1875-1937) | Oiseaux tristes. O 43, no 2. Fait partie de : Miroirs. O 43.
Marcelle Meyer (1897-1958), piano. Enregistrement : Paris, 1954.

No comments yet

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :