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Le cri du bateleur et celui de la caille

14 avril 2019

Pauvre Mrs. May. Vue de l’étranger, on lui reconnaîtrait beaucoup d’opiniâtreté. Elle est pourtant bien malmenée dans la presse britannique, qui déborde à son encontre des jugements les plus blessants, les plus catégoriques, les plus cruels. Comment y survit-elle ? La lecture du Guardian, ces jours derniers où le Brexit « sans accord » semblait foncer sur le Royaume à la vitesse d’un astéroïde, était un véritable plaisir – sauf pour Mrs. May bien entendu. Par exemple cet article : Theresa May unplugged: new, laid-back PM speaks from the sofa, impeccablement écrit, suavement désobligeant pour la Première ministre qui en sort habillée pour l’hiver prochain : le manteau, la toque, l’écharpe et les gants.

Du reste sa garde-robe est généralement irréprochable : en toute circonstance et d’où que souffle le vent, on voit Mrs. May élégante et bien coiffée, en dépit de rares faux-pas bien compréhensibles, dus sans aucun doute au surmenage et à l’exténuation auquels elle est soumise (ce tailleur bleu électrique qu’elle arborait lors de la réunion des chefs d’état à Bruxelles mercredi dernier par exemple, tout juste bon pour Frau Merkel – qui en effet portait le même, à ceci près que la Chancelière avait fait faire le sien par la couturière qu’elle fait travailler depuis toujours).

Une fois encore, le menaçant bolide s’est désintégré en vol avant de toucher le Royaume. Le no deal Brexit n’a pas eu lieu. Pour marquer ce non-accomplissement, voici l’extrait d’un concert donné en 1975 à Varsovie. La musique est polonaise, les poèmes sur laquelle elle est composée sont français, le ténor (qui est aussi le dédicataire de l’œuvre) est anglais. Deux ans auparavant, le Royaume-Uni était entré dans ce qu’on appelait encore la Communauté économique européenne ; et il fallait franchir le « rideau de fer » pour atteindre la Pologne.


Witold Lutosławski (1913-1994) | Paroles tissées (1965). Witold Lutosławski, musique ; poèmes de Jean-François Chabrun. Dédié à Peter Pears.
Peter Pears, ténor ; Orchestre de chambre de la Philharmonie nationale [de Pologne] (Orkiestra Kameralna Filharmonii Narodowej) ; Witold Lutosławski, direction. Varsovie, 25 septembre 1975.
Production : Télévision nationale polonaise (Telewizja Polska), 1975.
Sources :
Sur l’œuvre : Base de documentation sur la musique contemporaine (Ircam)
Sur la performance : On Polish Music

Première tapisserie
Un chat qui s’émerveille
une ombre l’ensorcelle
blanche comme une oreille

Le cri du bateleur et celui de la caille
celui de la perdrix celui du ramoneur
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

Une ombre qui sommeille
une herbe qui s’éveille
un pas qui m’émerveille

Deuxième tapisserie
Quand le jour a rouvert les branches du jardin
un chat qui s’émerveille
le cri du bateleur et celui de la caille
une herbe qui s’éveille
celui de la perdrix celui de ramoneur
une ombre l’ensorcelle
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

Au dire des merveilles
l’ombre en deux s’est déchirée

Troisième tapisserie
Mille chevaux hors d’haleine
mille chevaux noirs portent ma peine
j’entends leurs sabots sourds
frapper la nuit au ventre
s’ils n’arrivent s’ils n’arrivent
avant le jour ah le peine perdue

Le cri de la perdrix celui du ramoneur
au dire des merveilles une herbe qui s’éveille

celui de l’arbre mort celui des bêtes prises
Mille coqs hurlent ma peine

mille coqs blessés à mort
un à un à la lisière des faubourgs
pour battre le tambour de l’ombre
pour réveiller la mémoire des chemins
pour appeler une à une
s’ils vivent s’ils vivent
mille étoiles toutes mes peines

Quatrième tapisserie
Dormez cette pâleur nous est venue de loin
le cri du bateleur et celui de la caille
dormez cette blancheur est chaque jour nouvelle
celui de la perdrix celui du ramoneur
ceux qui s’aiment heureux s’endorment aussi pâles
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

n’endormiront jamais cette chanson de peine

que d’autres ont repris d’autres la reprendront
Jean-François Chabrun (1920-1997). Quatre tapisseries pour la Châtelaine de Vergi (1947).

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